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Accord UE-Mercosur, un baroud d’honneur mondialiste ?

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Quelques semaines après les élections européennes, alors qu’il semblait dans l’impasse au bout de vingt années de négociations, l’accord commercial entre l’Union européenne et les 4 pays composant le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) vient d’être signé. Si le détail de l’accord n’a pas été rendu public, les documents de communication de la Commission donnent déjà des éléments qui seront mis en avant pour obtenir la ratification de l’accord par le Conseil et le Parlement européen ainsi que, mais c’est loin d’être certain, par les Parlements nationaux.

Les viandes et le sucre en première ligne

Côté agriculture, les secteurs des viandes bovines et des volailles ainsi que le secteur du sucre et de l’éthanol sont particulièrement concernés par les concessions européennes. Alors que sont largement reconnus les services environnementaux que rendent les élevages herbivores en termes de stockage de carbone dans les pâturages et d’entretien des paysages, les agriculteurs peuvent difficilement comprendre l’intérêt d’ouvrir un peu plus un marché européen déjà touché par le recul de la consommation de viande rouge. Et cela est d’autant moins acceptable que les exploitations bovines sont celles qui disposent des plus bas revenus en dépit de soutiens publics importants, notamment les aides couplées à la vache allaitante, qui sont plus que jamais « sous le joug » d’une baisse annoncée du budget de la PAC de plus de 15%.

Le secteur sucrier est lui aussi en crise depuis la fin des quotas en 2017 qui a conduit l’UE à devenir le seul pays producteur directement en prise avec le prix à l’export du Brésil, le pays le plus compétitif en la matière. Comme pour l’accord UE-Mercosur, la Commission avait promis de prendre toutes les mesures à sa portée pour éviter la crise… mais rien n’est venu et les versions préliminaires du rapport de la « Task Force » prévu à cet effet indiquent que rien n’en proviendra. Que dire également du point de vue d’une filière éthanol, étroitement liée à la production sucrière, qui sort à peine la tête de l’eau après que la Commission ait dû revenir en arrière sur son objectif de diviser par deux les mandats d’incorporation, principal outil de développement de cette filière d’énergie renouvelable.

Alors que le multilatéralisme est en crise, que Donald Trump ne fait que dire tout haut ce que les Américains faisaient déjà avant lui – « America first » -, que l’ensemble des pays renforcent leurs politiques agricoles et alimentaires non par goût du protectionnisme mais seulement parce que leur sécurité alimentaire n’est pas compatible avec une exposition directe avec des prix internationaux de dumping, pourquoi la Commission persiste-t-elle ?  La PAC actuelle ne tient déjà plus qu’à un fil depuis que les Américains ont contesté son principe phare, le découplage des aides, mais le Commissaire sortant n’a pas même commencé à anticiper un virage dans sa proposition de réforme qu’il n’aurait d’ailleurs pas réussi à mener à son terme.

Pourquoi maintenant ?

De plus, pourquoi offrir de nouveaux contingents tarifaires alors même que l’incertitude est grande sur la répartition des contingents actuels en cas de Brexit dur ? On relèvera d’ailleurs que, bizarrement, les Britanniques, après nous avoir expliqué les bienfaits du libre-échange ne se battent pas pour récupérer ces accès préférentiels !

Ce tableau noir n’est pas compensé par la possibilité d’exporter plus de fromages et de poudre de lait pour des éleveurs qui subissent, sans en profiter, la volonté d’expansion de l’industrie laitière européenne et qui n’ont aucune assurance, contrairement à leurs homologues américains, de bénéficier d’un juste partage de la valeur et de mesures compensatoires en cas de baisse de prix.

Alors une question se pose : pourquoi maintenant ? Certains mettent en avant l’intérêt de l’industrie automobile allemande, mais l’ensemble des constructeurs ne disposent-ils pas déjà des usines pour produire sur place ? Est-ce, au contraire, le constat que l’opinion européenne, et les débats des élections européennes l’ont montré, est de moins en moins dupe de la fable de la mondialisation heureuse, et que la Commission sortante est sans doute la dernière à pouvoir passer un accord de ce type ?

Baroud d’honneur mondialiste

Ce qui pourrait s’apparenter à un baroud d’honneur mondialiste de la Commission européenne, qui ne semble pas avoir d’autres porte-paroles en France que Pascal Lamy le maitre en chef des certitudes des années 1990, paraît d’autant plus désespéré qu’en face on trouve un Président brésilien qui a refusé d’accueillir la COP 25, a relancé la déforestation et réautorisé 239 molécules dont la plupart sont d’usage interdit en Europe. Et l’argument que cet accord UE-Mercosur soit le moyen de forcer le Brésil à respecter ses engagements dans l’Accord de Paris (réduire de 37% ses émissions de gaz à effet de serre et reforester 12 millions d’hectares en 2030) est d’autant moins convaincant que rien n’est prévu en cas de manquement.

Parce qu’il va vraiment devenir difficile de défendre la construction européenne quand après le charbon et l’acier, la « communautarisation » des politiques d’un secteur comme celui de l’agriculture, deviendra synonyme de sa liquidation. Faut-il espérer que l’on assiste là au dernier épisode d’une fuite en avant d’une Commission européenne qui aura cherché à reculer jusqu’au dernier moment son aggiornamento politico-économique. Celui qui consiste à ne plus croire que la seule main invisible du marché conduit dans le meilleur des mondes. Celui qui cherche à être force de proposition pour construire un nouvel ordre international en matière agricole où l’objectif n’est plus de doper la compétitivité de son secteur agro-alimentaire à tout va en institutionnalisant le dumping des prix agricoles. Celui qui, en matière agricole et alimentaire comme ailleurs, consiste à penser que l’intervention publique reste justifiée au nom de l’intérêt général, de la justice sociale, de la durabilité environnementale et de l’efficacité économique.

 

Jacques Carles, Président d’Agriculture Stratégies

Frédéric Courleux, Directeur des études d’Agriculture Stratégies

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