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Riz : pas de pénurie pour la France, mais des inquiétudes pour la sécurité alimentaire mondiale

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L’actualité fait en ce moment place à une nouvelle pénurie, celle du riz. Rien à voir cette fois avec l’Ukraine, puisque l’origine de cette pénurie viendrait plutôt de l’Inde et du Pakistan qui en raison de mauvaises conditions climatiques (notamment liées à un manque de pluies dans les principaux Etats producteurs) auraient « perdu 250 000 tonnes de riz basmati, qui représente à lui seul 45 % de la consommation en grandes et moyennes surfaces en France»[1].

Une récolte indienne loin d’être catastrophique

Des chiffres repris par les médias, qui peuvent ainsi apparaitre inquiétants, mais qui restent à relativiser : la production de l’Inde (qui représente un quart de la production mondiale et plus de 40% des exportations) est bien estimée en baisse par l’International Grain Council (IGC) pour la campagne 2022/23 par rapport à la campagne 2021/22 qui fait office de record, mais elle reste très largement au-dessus des années précédentes (à hauteur de 126 millions de tonnes).

Figure 1 : Stocks d’ouverture, production et export de riz en Inde, source International Grain Council

Les stocks mondiaux de riz étant élevés, même la baisse de récolte envisagée pour mauvaises conditions climatiques n’apparaissait donc pas inquiétante. Mais les marchés des céréales sont liés.

L’augmentation du prix du blé et du maïs a généré un report partiel de la demande vers le riz

L’ascension fulgurante des prix du blé et du maïs a considérablement augmenté le coût de l’alimentation animale, basée sur ces denrées. La Chine, qui a elle aussi fait face à des récoltes décevantes et qui doit nourrir un important cheptel porcin, a augmenté ses importations de brisures de riz en provenance d’Inde, pour venir remplacer en partie le blé et le maïs à destination de l’alimentation animale.
Conséquence, l’Inde a vu ses prix intérieurs grimper, alors que ceux-ci étaient déjà boostés par une inflation qui sévit à l’échelle mondiale, sans pour autant bénéficier d’une augmentation de ses recettes, puisque le riz restait jusqu’alors la seule culture vivrière dont le prix était resté stable.

Figure 1 : Evolution comparée des prix du blé, du maïs et du riz entre 2020 et 2022, données IGC traitement Agriculture Stratégies

Dans la droite ligne des premières restrictions aux exportations annoncées en début d’année pour le blé puis le sucre, l’Inde a récemment choisi d’agir pour augmenter les quantités disponibles sur son marché intérieur et faire ainsi diminuer les prix du riz et de l’alimentation animale pour ses habitants, et augmenter ses recettes issues de l’exportation.

Une décision stratégique pour faire augmenter les prix du riz, qui va peser sur la sécurité alimentaire africaine

L’Inde a donc décidé d’interdire le 9 septembre l’exportation des brisures de riz, et a appliqué 20% de droits de douane sur le reste du riz exporté, à l’exception notable du riz basmati et du riz étuvé, qui restent exemptés de droits de douane.
Les conséquences à venir de cette décision seront particulièrement importantes pour les pays africains, fortement dépendants des importations. En effet, les pays pauvres d’Afrique achetaient des brisures de riz pour l’alimentation humaine, et l’Afrique représente 40% des importations de riz mondiales, absorbant la moitié des exportations indiennes[2].

 

Figure 2 : les principales régions importatrices de riz dans le monde, source France AgriMer

Les restrictions annoncées affecteront moins de la moitié des exportations de riz indiennes en volume et plus d’un tiers en valeur[3] et, compte tenu de la position dominante de l’Inde sur le marché du riz, elles ont entrainé une augmentation du prix du riz qui est passsé de 341 $/t à 380 $/t le 14 septembre. D’après Reuters, la Thaïlande et le Vietnam, respectivement 2ème et 3ème exportateurs mondiaux du riz, se sont en effet déjà entendus pour augmenter les prix, une mesure visant à accroître leur influence sur le marché mondial et à augmenter les revenus des agriculteurs[4].

Le blé est également reparti à la hausse depuis le 9 septembre (+30$/t), puisque la demande pourrait en partie se reporter sur le blé et le maïs, engendrant de nouvelles tensions sur les prix des céréales et de l’alimentation animale. Comme l’a rappelé Arnaud Petit, directeur de l’IGC, lors de la conférence du Club Déméter sur les effets des tensions géopolitiques sur la sécurité alimentaire mondiale vendredi dernier, les craintes restent pour l’heure modérées en raison des hauts niveaux de stocks actuels. Mais elles s’ajoutent aux incertitudes vis-à-vis de la prolongation du Grain Corridor qui permet actuellement de faire sortir les céréales d’Ukraine, qui maintiennent les marchés céréaliers sous tension.

En Europe et surtout en France, une situation qui interpelle sur notre dépendance aux importations

En réponse aux titres comme « Face à la sécheresse, l’Europe va devoir importer du riz », il faut rappeler que l’Europe n’est pas autosuffisante en riz : elle produit 70% du riz total consommé. La production européenne est principalement réalisée en Italie et en Espagne qui produisent à eux deux 80% de la récolte européenne [5].
Figure 3 : Production et consommation de riz de l’Union européenne (en milliers de t équivalent blanchi), source France AgriMer d’après Eurostat

L’UE importe donc chaque année entre 1,2 et 1,7 millions de tonnes de riz (équivalent blanchi), et exporte une partie de sa propre production. Sur ce volume importé, qui reste faible au sein des échanges mondiaux de riz, le riz basmati (qui reste exempt de droits de douane) représente entre 300 et 460 000 tonnes.

Si en France on s’inquiète d’une possible pénurie à venir, c’est parce que le Syndicat de la rizerie française (SRF) a tiré la sonnette d’alarme en raison d’une baisse de la production française et européenne liée à la sécheresse. Pour autant, l’UE semble avoir déjà anticipé et réalisé des stocks, puisqu’au 6 octobre 2022 les importations avaient bondi de 48% par rapport à l’année précédente [6]. Il est donc surprenant de voir annoncer par le syndicat de la rizerie française des pénuries [7], notamment sur les riz étuvés et basmatis qui ne sont pas concernés par la mise en place des droits de douane indiens. Par ailleurs, le niveau des droits à l’importation de certains riz dans l’UE sont révisés deux fois par an, le 1er mars et le 1er septembre et varient entre 30 et 65€/t selon les besoins d’approvisionnements.

La France importe chaque année entre 300 et 400 000 tonnes de riz (équivalent blanchi), dont la moitié en provenance de pays membres de l’UE[8] ; sa production est de l’ordre de 50 000 tonnes de riz équivalent blanchi qui partent en très large majorité vers l’exportation à destination de pays européens.
Figure 4 : bilan de collecte, ressources et utilisation du riz en France, source France AgriMer

Conclusion :
Si cet article vise à objectiver la situation pour éviter que les pénuries soient provoquées par des comportements d’achats de panique comme on peut en observer de façon régulière depuis 2 ans, il ne remet pas en cause les difficultés des industriels qui peinent à répercuter les hausses du prix d’achat de la matière première et de coûts de transformation, fortement impactés par les prix de l’énergie.
Il doit également permettre, dans le but d’une amélioration de la souveraineté alimentaire de la France, d’interroger sur les pistes de développement qui pourraient parvenir à faire diminuer la part du riz importé dans le riz consommé en France (actuellement de 99% selon le rapport de France AgriMer sur la souveraineté alimentaire française[9]).

Alessandra Kirsch, Directrice des études d’Agriculture Stratégies
Le 24 octobre 2022

[1] https://www.lepoint.fr/societe/apres-la-moutarde-une-penurie-de-riz-se-profile-16-10-2022-2493926_23.php#11
[2] https://www.rfi.fr/fr/podcasts/chronique-des-mati%C3%A8res-premi%C3%A8res/20220118-l-afrique-toujours-plus-gourmande-en-riz-import%C3%A9
[3] https://timesofindia.indiatimes.com/business/india-business/explained-why-india-put-curbs-on-rice-exports-and-what-this-means-for-world-economy/articleshow/94145959.cms
[4] https://www.marketscreener.com/news/latest/India-s-rice-curbs-to-lift-Asian-prices-stoke-food-inflation-worries–41729570/
[5] https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/europe-rice-market
[6] https://www.franceagrimer.fr/fam/content/download/69663/document/NCO-CER_info_riz_N311_2022_10_14.docx.pdf?version=1
[7] https://d200r6uh7skyrf.cloudfront.net/articles/63746/cp-conjoncture-riz-val-okok.pdf
[8] https://www.franceagrimer.fr/fam/content/download/68483/document/Bilan_riz_2020_2021.pdf?version=2
[9] Compétitivité des filières agroalimentaires françaises, France AgriMer, juin 2021

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