Idées et opinions

Les vraies causes du déséquilibre des marchés des produits laitiers

Vous trouverez ci-dessous un article paru sur le site de Momagri le 23/10/2017


La hausse du prix du beurre est au cœur de l’actualité. L’évolution des pratiques alimentaires, des tensions sur les marchés internationaux et la saisonnalité de la production sont les arguments fréquemment avancés pour apporter des réponses à une opinion publique qui ne comprend pas pourquoi d’un côté certains linéaires de supermarché sont moins bien achalandés et de l’autre les éleveurs se plaignent d’un prix du lait insuffisant.

Deux causes qui expliquent ce phénomène sont passées sous silence : l’impact du nouveau marché à terme européen du beurre de Leipzig et le faible prix de la poudre de lait. Or la Commission ne les prend pas en compte alors qu’elle aurait pu éviter la situation de déséquilibre permanent dans laquelle le marché des produits laitiers est en train de s’installer.

1) Un marché à terme des produits laitiers a été lancé en Europe à la bourse de Leipzig en 2014. L’activité y est faible et il n’y a pas de lien direct avec les marchés réels car il n’est pas possible de réaliser des livraisons de marchandises, contrairement aux céréales. C’est donc un marché virtuel mais qui a un effet dévastateur sur le marché réel. Voici pourquoi : pour le beurre environ 50 contrats (de 5 tonnes chacun) sont échangés par jour (voir graphique 1), soit l’équivalent de 2.7% de la production de beurre européenne. Il s’agit donc d’un marché très étroit et aisément manipulable. C’est ainsi que l’on assite depuis 6 mois à une montée spéculative de la cotation du prix du beurre.

Ce prix a ainsi culminé début août à 6900 €/tonne tirant le prix du beurre à la hausse jusqu’à 6500 €/t, son maximum atteint à la mi-septembre. Simultanément la cotation du beurre aux Etats Unis se maintenait à moins de 5000€ (voir graphique 2).  Depuis, la bascule s’est opérée et le « beurre de Leipzig » ne cote plus que 5000€/t pour novembre et 4400€/t pour janvier, entrainant avec lui le prix du beurre qui a amorcé sa baisse. Le prix virtuel a donc baissé de 37% en moins de 3 mois ! Cette situation n’a entrainé aucune mesure de régulation de la part de la Commission européenne alors que les conséquences économiques et sociales sont importantes du fait de cette volatilité spéculative qui vient s’ajouter à la volatilité naturelle des matières premières.

2) Produire du beurre implique de produire conjointement de la poudre de lait écrémé. Si ces débouchés ne sont pas profitables, le lait est transformé en fromages et en lactosérum. La récente crise du lait résultant de la sortie des quotas laitiers s’est traduite par une hausse des stocks communautaires de poudre à plus de 350 000 tonnes. Ces stocks qui ne représentent que l’équivalent de 2% de la production laitière annuelle européenne, contribuent à maintenir le prix de la poudre à un niveau assez bas ce qui conduit les transformateurs à davantage transformer le lait en fromages et à moins produire de poudre … et donc à moins produire de beurre.

L’existence de stocks de poudre a un effet dépressif sur les prix si les industriels les considèrent comme un moyen de ne pas à avoir gérer leurs propres stocks. Mais ce qui est beaucoup plus grave c’est que la Commission nourrit la baisse en affichant vouloir se débarrasser de ces stocks à prix cassés. Cela pourrait entraîner un coût budgétaire net de 200 Millions d’€ (sous l’hypothèse d’une décote de 30%).

Que faudrait-il faire indépendamment d’une action pour endiguer les conséquences spéculatives du marché de Leipzig ? Piloter le niveau du stock de poudre en n’écoulant que le strict nécessaire à un prix n’entrainant pas de cout net pour le budget communautaire en combinant les différents outils à sa disposition. Par exemple, comme le demandent certains syndicats agricoles, écouler la poudre de lait dans l’alimentation animale. Cette mesure devra être calibrée pour créer un effet d’annonce et un rebond des prix. De la sorte, la Commission pourra vendre une partie des stocks pour la consommation humaine en réalisant au passage un bénéfice qui permettra de financer une partie de la mesure d’écoulement. Ce pilotage du marché de la poudre conduira à faire refluer le prix physique du beurre à un niveau correct.

En conclusion la Commission européenne doit améliorer la transparence des marchés laitiers et s’assurer que les marchés à terme sur son territoire respectent bien les directives régulant les activités financières. Elle devrait également s’inspirer de l’action de la BCE et des régulateurs sectoriels œuvrant sur les marchés de l’énergie pour ne plus se retrouver en défaut comme c’est le cas actuellement.

Jacques Carles, Président d’Agriculture Stratégies
Frédéric Courleux, Directeur des études d’Agriculture Stratégies

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