Idées et opinions

Secteur laitier par gros temps

Le secteur laitier français et européen est sous la menace d’une nouvelle crise économique. Voilà ce que nous explique Thierry Pouch, dans son édito de la lettre économique de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture1.

Avec une collecte mondiale à la hausse, notamment dans les 3 grands bassins de production, et des stocks publics de poudre que la Commission Européenne n’a pas cherché à purger depuis la crise de 2016, tous les signes annonciateurs d’une nouvelle crise de surproduction semblent réunis.

Véritable pompier-pyromane la Commission vient même de décider la suspension des achats d’intervention, rendant caduc le dernier filet de sécurité des producteurs. Pour Thierry Pouch, le Commissaire Hogan semble avoir pris la même direction que lors de la dernière crise : il avait d’abord « nié la réalité de la crise », tardant ainsi avant d’ « admettre qu’une maîtrise des volumes était indispensable » en annonçant le programme d’aides à la réduction de la production laitière. Pour l’économiste, la Commission « s’en remet au marché », qui sert « d’instrument Darwinien de sélection des producteurs les plus performants ».

Seul motif d’espoir pour les éleveurs présenté dans ce papier, le président des coopératives laitières françaises en appelle maintenant à la maitrise de l’offre. Cela semble en effet la seule issue, dans une filière marquée par une très forte dépendance économique des producteurs, une filière où la structure des coûts de production est, ainsi faite que les éleveurs laitiers perdent moins de continuer de produire qu’à ajuster leur production en fonction des prix bas.

Christopher Gaudoin, Chargé de veille et d’analyse pour Agriculture Stratégies


Le secteur laitier a traversé une crise profonde durant trois ans, crise qui fut mise au jour au moment où les quotas laitiers ont été abrogés en avril 2015. L’effondrement des prix avait durement affecté les élevages laitiers en France, provoquant baisse du revenu, cessation d’activité, ou reconversion en bio ou en productions végétales. Les mesures prises par l’UE, notamment la maîtrise de la collecte, occasionnèrent un début de redressement des prix. L’embellie très contrastée des prix semble toutefois précaire, puisque la production de lait est repartie à la hausse dans les grands bassins mondiaux de production. Outre l’affaire du lait infantile contaminé par la salmonelle, c’est bien cette reprise de la production qui fait craindre une nouvelle crise. L’année 2017 s’est caractérisée par un redressement des prix des produits laitiers, plus ou moins prononcé selon qu’il s’agissait du beurre ou de la poudre. Défrayant la chronique, la flambée du prix du beurre n’a toutefois pas eu l’effet d’entraînement attendu sur la poudre de lait, dont le prix est resté très en-deçà. Il y eut pourtant un véritable redressement des prix depuis plusieurs mois, imputable au ralentissement de la collecte en Europe et à une reprise de la demande mondiale. Le début de l’année 2018 a mal commencé pour le secteur laitier français. Outre la question de la contamination de la poudre de lait infantile par la salmonelle, ayant révélé au passage le mutisme de Lactalis quant à ses pratiques et à ses résultats économiques, c’est l’imminence d’une nouvelle crise qui agite les observateurs et inquiète les acteurs, tant du côté des éleveurs que de celui, notamment, du Comité européen des régions, lequel a fait part de son inquiétude dans un communiqué de presse en date du 1er février 2018. Une telle crise, si elle surgissait des marchés, serait tout bonnement catastrophique, dans la mesure où les plaies laissées par la précédente sont encore vives.

Une collecte laitière qui repart à la hausse

La collecte laitière dans le monde a manifestement été vive au cours du dernier trimestre 2017. La production 2018 est même annoncée en forte hausse, en particulier dans les trois grands bassins mondiaux de production. Malgré un stock conséquent de poudre maigre, la production américaine devrait repartir, en raison d’un cheptel qui continue à augmenter, et des disponibilités des céréales et des concentrés, qui par surcroît ont un prix bas. Du côté de la Nouvelle-Zélande, la production repart également, favorisée par la meilleure orientation des prix, et par un allègement du coût de l’aliment animal, deux paramètres conduisant à la reconstitution des trésoreries. Et ce n’est pas la dimension environnementale qui, à court terme, freinera l’ardeur productive des éleveurs laitiers néo-zélandais. La collecte européenne est, quant à elle, calée sur une hausse de +4,5% depuis la fin de l’année 2017. Pour le seul mois de novembre 2017, la hausse de la collecte a été de +6%. L’Irlande et la Pologne tirent vers le haut ce regain de production (respectivement +9,1 et + 5%), suivis par les Pays-Bas, l’Italie, l’Allemagne et par la France. En plus de cette remontée de la collecte en Europe, il faut ajouter l’état des stocks de poudre de lait détenus par la Commission européenne, qui fait obstacle au raffermissement des prix. Ces stocks se sont constitués au plus fort de la crise laitière, lorsque les achats à l’intervention furent décidés, au prix de 1 700€ la tonne. De 350 000 tonnes en 2016, les stocks ont atteint un nouveau seuil record, 380 000 tonnes en 2017, alors que, dans le même temps, la demande mondiale s’est renforcée. Comme la poudre ne peut être stockée indéfiniment, on atteint aujourd’hui une limite qualifiée de péremption. D’où la nécessité de réfléchir à leur destin. Trois issues se présentent : la destruction de ces stocks, la distribution sous forme de dons, en particulier au programme alimentaire mondial, soit, enfin, les utiliser pour l’alimentation du bétail. Dans l’immédiat, la surproduction de lait, qui fut l’un des déclencheurs de la crise de ces trois dernières années, est envisagée pour le printemps 2018.

A quoi jouent la Commission européenne, et singulièrement le Commissaire Hogan ?

En réalité, l’une des propositions de Hogan adoptée par le conseil des Ministres du 29 janvier dernier, n’est rien moins que de supprimer temporairement les achats automatiques de poudre de lait, sans aucune contrepartie. Le risque est donc grandissant de voir resurgir une crise dans le secteur laitier, d’autant plus que Phil Hogan a renoncé à inscrire la réduction volontaire de la collecte, assortie d’une aide, dans le règlement Omnibus que le Parlement européen avait retenue lors de sa séance plénière du 8 juin 2017. Ce n’est guère surprenant, au regard du délai de réaction pris par Monsieur Hogan, lequel avait dans un premier temps nié la réalité de la crise, mais surtout, dans un second temps, tardé à admettre qu’une maîtrise des volumes était indispensable. Il s’ensuit que le secteur laitier évolue en ce moment sur un sentier le conduisant vers une surproduction, du fait non seulement de la reprise de la collecte mais aussi d’un stock de poudre très volumineux. Le comportement de la Commission européenne, par la voix de Phil Hogan, ne se démarque pas d’une vision du fonctionnement de l’économie agricole et de son secteur laitier. Il s’agit de poursuivre le processus de dérégulation du marché, entamé en 1992, et, dont le point culminant fut la décision de sortir du dispositif des quotas laitiers. Les éleveurs laitiers sont désormais plongés dans un univers hyper concurrentiel, chacun déployant sa propre stratégie de résistance. L’hydre du libéralisme bouge encore.

L’hydre du libéralisme bouge encore

C’est une fois de plus la démonstration – de moins en moins dissimulée – que la Commission s’en remet au marché, la faiblesse des prix des produits laitiers opérant comme une sorte d’instrument darwinien de sélection des producteurs les plus performants. C’est pour éviter le retour de la surproduction que la maîtrise des volumes est tant revendiquée aujourd’hui, que ce soit par les producteurs ou les coopératives – voir par exemple la récente déclaration du Président de Coop de France métiers du lait, Damien Lacombe – y compris chez leurs homologues Allemands. Comme prévu, les lignes de fracture se mettent en place au sein de l’Union européenne, opposant les « interventionnistes », qui militent pour un encadrement des volumes, aux « libéraux », arc-boutés sur l’observation des signaux du marché à laquelle doivent se plier les éleveurs. Ces lignes de fracture illustrent la guerre des prix en cours de formation. Une telle dynamique ne peut qu’être, une fois de plus, préjudiciable aux éleveurs, l’affaiblissement des prix bénéficiant à ce géant agroalimentaire qu’est en particulier Lactalis. La lourde menace qui pèse sur le marché des produits laitiers constitue en réalité les signes annonciateurs des tensions en gestation sur l’avenir de la PAC.

http://www.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/National/LETeco380_Fev2018.pdf

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