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Afrique : les conditions de réussite de la zone de libre échange

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Affirmation politique panafricaine ou soumission aux dogmes néo-libéraux ? La création d’une zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) par l’Union africaine fait couler beaucoup d’encre depuis la signature de l’accord par le Nigéria et le Bénin, jusqu’alors sur la réserve, au sommet de Niamey de juillet 2019.

D’un côté, certains soulignent l’avancée d’un projet panafricain susceptible de développer les échanges entre Etats africains et d’être plus unis pour défendre leurs intérêts commerciaux. De l’autre, on craint la déstabilisation des unions douanières existantes et des politiques qui y sont liés, en soulignant les divergences d’intérêt entre des pays forts différents au-delà de leur appartenance à un même continent. Dans le premier camp, on renvoie à l’article de Tancrède Voituriez de l’IDDRI ou à l’interview de Carlos Lopes, ancien fonctionnaire des Nations-Unies, et pour le second à l’interview de Jean-Joseph Bouillot ou à l’article de Jean-Christophe Servant dans le Monde diplomatique, tous deux spécialistes des questions africaines.

A ce stade, il semble impossible de trancher tant l’accord signé par 54 des 55 pays africains (l’Erythrée est le seul à refuser) constitue davantage le début d’un processus que la fin d’une négociation. La lecture de l’accord montre en effet que cet accord ne contient aucun engagement à réduire telle ou telle ligne tarifaire. Au contraire, l’un des objectifs de l’accord est de « poser les bases de la création d’une union douanière continentale à un stade ultérieur ». Et on trouve même dans l’un des protocoles constitutifs de l’accord, un article intitulé « Industries naissantes » qui permet à un pays de protéger un secteur en développement ou en difficulté, ce qui n’est pas sans rappeler les thèses défendues par Friederich List au XIXème siècle sur la protection des industries naissantes.

Tout dépendra donc de la volonté politique qui animera les membres de l’Union africaine pour que devienne effective une préférence africaine. Le projet d’une taxe à 0.2% sur les importations non africaines pour financer l’Union verra-t-elle le jour ? La taxation différenciée en fonction du contenu provenant d’Afrique semble également en discussion.

Sur le plan agricole, les enjeux sont également importants comme le souligne Gilles Dufrénot dans un article paru sur le site de The Conversation dont nous reproduisons ci-dessous un extrait. Pour l’économiste, l’Afrique doit s’inspirer de la Chine en matière de sortie de la pauvreté des ruraux en ciblant « les innovations au service de l’agriculture dans les zones rurales couplées à un investissement dans les infrastructures de base, la santé et l’éducation pour hausser les compétences humaines ». Le potentiel de terres agricoles non exploitées estimé à entre 200 et 250 millions d’hectares est également identifié pour « mettre fin à sa grande dépendance des importations ».  Pour Gilles Dufrénot « cela nécessitera sans doute une renégociation des accords commerciaux que les pays ont déjà passé avec les Amériques, l’Europe et l’Asie ».

Bref, si on ne peut que rejoindre l’économiste quand il écrit que « le chemin pour la réussite de la ZLECAf sera sans doute long », l’histoire dira si le volontarisme émancipateur panafricain qui sous-tend ce projet arrivera à ses fins ou s’il constituera surtout une source de désillusions.

Frédéric Courleux, Directeur des études d’Agriculture Stratégies


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Prendre soin de ses terres

L’Afrique peut s’inspirer de l’Asie. Par exemple, en quarante ans seulement de son implication dans le commerce international, la Chine a sorti de la pauvreté près de 700 millions de ruraux : le taux de pauvreté du pays y est passé de 97 % en 1978 à près de 3 % en 2018. L’Afrique n’y parviendra que si elle cible les segments prioritaires de son commerce intracontinental : les innovations au service de l’agriculture dans les zones rurales couplées à un investissement dans les infrastructures de base, la santé et l’éducation pour hausser les compétences humaines.

Par ailleurs, l’Afrique a des avantages dont elle ne tire aucun bénéfice. Richement dotée en ressources naturelles non carbonées, son rôle dans la transition vers une économie verte mondiale pourrait être une opportunité. Mais en raison des rapports de puissance géopolitiques qui lui sont défavorables, elle brade ses rares terres dans l’exportation à des pays tiers, alors qu’elle pourrait devenir un exportateur de produits finis utilisés ailleurs dans le monde dans la nouvelle économie numérique.

En outre, la surexploitation de certaines terres agricoles et ressources forestières met en danger la préservation de ses écosystèmes naturels. Au moment où les réserves mondiales en céréales ne cessent de diminuer et que la sécurité alimentaire est un enjeu mondial, le continent compte de nombreuses terres arables non exploitées (d’une superficie comprise entre 200 et 250 millions d’hectares). L’Afrique pourrait ainsi devenir le grenier à grains du monde et faire de l’agriculture le fer de lance de ses exportations. Mais une partie de ces terres est achetée en masse par de nouvelles puissances émergentes.

Le défi du commerce infra-africain

La troisième condition de réussite de la ZLEC reposera sur la réponse à la question suivante : que peut faire le continent africain pour lui-même et par lui-même, en matière de commerce ? Le continent doit rapidement mettre fin à sa grande dépendance des importations, qu’il s’agisse de produits et services intermédiaires – intrants dans la production –, de produits manufacturés et de services en provenance de pays tiers.

Pour ce faire, les pays doivent encourager les créativités et les innovations locales en mettant en place des règles d’origine pour promouvoir un minimum de contenu africain dans la valeur ajoutée des produits et des services. Cela nécessitera sans doute une renégociation des accords commerciaux que les pays ont déjà passé avec les Amériques, l’Europe et l’Asie. Les nouveaux interlocuteurs des pays tiers seront les représentants de la ZLEC, non plus ceux des pays ou des autres zones de libre-échange existantes.

Cela nécessitera un grand courage politique. Il occasionnera, peut-être des tensions géopolitiques, mais ce sera, sans doute, un prix à payer pour accroître le bien-être des générations présentes et futures. Sur le plan économique, la référence de l’Afrique ne peut plus être les modèles de référence hérités du XIXe siècle, ou les nouvelles théories du commerce international qui en ont hérité, mais plutôt la théorie de la croissance en vol d’oies sauvages de l’économiste japonais Akamatsu.

Le commerce ne permet à une nation de s’enrichir que s’il génère une montée en gamme progressive dans les chaînes de valeur intracontinentale, que si les industries et activités naissantes ont le temps de s’aguerrir avant d’affronter la concurrence mondiale (ce qui est possible grâce à un protectionnisme provisoire). Historiquement, toutes les nations du monde ont agi de la sorte. Certains pays restent fortement protégés de la concurrence internationale, sur des secteurs qu’ils considèrent comme stratégiques. Ce sera aux Africains de définir les segments qu’ils jugent comme étant stratégiques au sein de la ZLEC.

La ZLEC, un « bien commun »

Le chemin pour la réussite de la ZLEC sera sans doute long, impliquant plusieurs générations et un changement d’approche du rôle de l’Afrique dans la division internationale des échanges. C’est une affaire de plusieurs générations. Le point important est que la génération actuelle des chefs d’État et de gouvernements ait ouvert une voie, tracé un chemin, donné un cap.

Pour le maintenir, ils devront convaincre les populations de ce que la ZLEC figure parmi les biens communs au sens où le définissait le philosophe John Rawls, c’est-à-dire un acquis que toutes les générations à venir devront défendre coûte que coûte au nom du bien-être de tous.

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